Amor Belhedi
Faculté des Sciences Humaines & Sociales
Université de Tunis
       

 

 

                                            Introduction

                         La géographie économique

                                  

 

 

 

 

 

 

 

La dimension spatiale de l’économie

 

            La géographie économique étudie la dimension spatiale des activités économiques et de l'économie en général, c'est à dire de la rareté. Dans quelle mesure l'espace est un bien économique et dans quelle mesure les activités économiques se distribuent, se localisent et façonnent l'espace.

            Elle traite des distributions et de la dynamique spatiale des activités économiques. Elle analyse l'architecture socio-spatiale qui résulte de l'activité de production, de consommation et de distribution.

            La géographie économique intègre le principe économique de la rareté à l'approche spatiale de la géographie donnant lieu au concept de l'efficacité (rapport résultat/effort) et à la théorie de la valeur (de production, d'échange ou d'usage) qui doivent être explicités. Le concept d'utilité (satisfaction retirée de la jouissance d'un bien ou d'un service) est central dans le comportement spatial des agents économiques et dépend de la forme et de la nature de la fonction d'utilité (expression de l'utilité en fonction des variables intégrées) ou du profit (écart recettes-coûts) pour le producteur.

            Les faits géographiques et économiques sont interdépendants (P Claval, 1976) qu'il est souvent difficile de les séparer: les économies d'agglomération est un fait économique qui donne lieu à une forme géographique: l'agglomération spatiale... Ces économies combinent les économies internes (décision interne) aux externalités (gain dû aux décisions extérieures) et les économies d'échelle (gain du à la taille) et constituent un facteur puissant de localisation. En retour, une forte agglomération génère d'importantes économies. Les interdépendances entre activités peuvent être exprimées par les tableaux d'échange interindustriel ou inter-regional (TEI) par une analyse entrées-sorties qui rend intelligible les problèmes de localisation[1].

Ces économies positives deviennent parfois négatives en dépassant un certain seuil, on parle alors de diséconomie(s) qui sont dues aux rendements décroissants générés par la pollution, la congestion, les problèmes organisationnels.

 

 

Une branche récente

 

           La géographie économique est une branche récente qui s'est démarquée de la géographie humaine et a forgé ses propres concepts et théories. C'est une discipline carrefour qui emprunte à plusieurs disciplines comme les sciences de la nature, l'économie ou la psychosociologie..., ce qui n'exclut pas qu'elle dispose de sa propre individualité et son outillage propre. Tout en utilisant les catégories de l'économie, la géographie économique s'en démarque totalement.

            Son développement date des années 1950-1960 quand la géographie économique s'est détachée progressivement de la géographie humaine. Ce sont surtout les anglo-saxons qui ont contribué à façonner cette discipline en particulier Edgar Hoover et Walter Isard. Ce dernier est considéré comme le père de l'économie spatiale et le fondateur de la Regional Science dans les années 1960[2]. Ils se sont doublés d'autres travaux plus récents dont on peut citer Abler, Hurst,Hodder, Mc Carty ou Dicken[3]. En langue française, il faut citer l'apport de l'économie spatiale avec les travaux des années 1960  comme ceux de Ponsard et Moran[4]. Ces travaux sont rendus accessibles par la régionalisation à travers les travaux de Boudeville J R  961 : Les espaces économiques. QSJ, 950, 128 p. 1972: Aménagement du territoire et polarisation. M Th Genin, LiTec, Paris, 272 p. et les ouvrages classiques de géographie économique comme celui de Meriguot J - Lerat S , Froment R - 1963 et 1966 : Notions essentielles de géographie économique. Sirey, 2 vol. 555 p et 555p.

            Il faudrait attendre les années 1970 pour voir apparaître les premiers ouvrages de géographie économique générale :

            - Claval P : 1976 : Eléments de géographie économique.  M Th Genin, Litec. 361p.

            - Claval P - 1985 : Géographie économique et humaine.

            - Débié – 1996 : Géographie économique et humaine.

            - Pumain D et Sait Julien Th – Localisations,  L’interaction spatiale. Coll Sup.

 

 

            Parallèlement les ouvrages de géographie économique sectorielle (transport, industrie, énergie...) se multiplient, on peut citer comme exemple:

            - Wolkowitsch M - 1973 : Géographie des transports. PUF, U2

            - Labassse J - 1974 : L'espace financier. A Colin.

            - Lerat S  : Géographie de l'énergie.

            - Merenne Schoumaker - 1974 : Localisation des industries. Nouvelle édition en 2000. 2002 : Localisation des services. Economica.

 

 

Rencontre de l’économie et de la géographie

 

            La géographie économique est la rencontre de l'espace banal, concret du géographe d'un côté et de l'espace abstrait de l'économiste : la dispersion, la localisation de l'activité et l'opacité du milieu, la distance en constituent l'originalité et le fondement de la discipline.  Elle se distingue ainsi de l'économie classique où l'espace est absent et de la géographie humaine où la dimension économique est réduite. Elle se distingue aussi de l'économie spatiale où l'espace est un objet d'étude de l'économiste en tant que produit comme tant d'autres bien que cette discipline a été aux origines du développement de la géographie économique et lui a emprunté la plupart des modèles utilisés: les précurseurs étant Von Thünen, A Weber, Christaller, Lösch, Hoover, Wingo et tant d’autres avant l'école de Walter Isard dans les années 1960 et les travaux d’Alonso, Palander, Pred....

 

 

L’objet et les interrogations

 

            Elle analyse la configuration, la traduction et la dimension spatiale de l'économie, du système et de l'activité économiques.

            La géographie économique générale traite du fondement économico-spatial de l'activité humaine dans ses dimensions de production, consommation, distribution et interaction, localisation. La géographie économique sectorielle étudie une activité précise comme l'industrie, les transports, le tourisme, l'administration, le commerce ou l'agriculture...

 

 

            Les principales questions posées qui sont au centre de la discipline peuvent se résumer en quatre interrogations de base :

            1- Où sont localisées les diverses activités ?

            2- Pourquoi sont-elles localisées de cette manière ?

            3- Quelle est la meilleure localisation pour une activité donnée?  On voit là, la dimension aménagement de la discipline.

            4- Quelle est la meilleure activité à implanter en un lieu donné? C'est la dimension développement et planification de la question.

 

De la description au jeu des acteurs, un passage nécessaire

La géographie économique a connu, dans son évolution, les mêmes étapes de la discipline mère – la géographie mais aussi secondairement l’économie. La géographie économique étudie les localisations dans leurs formes, leurs distributions spatiales, les facteurs qui les régissent et leur évolution dans l’espace et dans le temps.

            La géographie économique a été d'abord descriptive et énumérative en analysant les différentes ressources, leur localisation, la production, la consommation et la distribution. Cette vision est restée dominante dans certains manuels récents comme le Précis de géographie économique de P George 1970 ou de Meriguot, Lerat, Froment. Les facteurs de localisation ont été au centre de cette problématique.

 

Les biais à éviter

 

            Comme beaucoup de termes doubles, la géographie économique est différemment interprétée en lui reprochant ou en lui préconisant un plus d'un côté comme de l'autre. Deux erreurs sont cependant à éviter:

            * la description de la distribution des ressources

            * la justification des phénomènes socio-économiques par la nature.

 

 

De la théorie aux modèles

            Parallèlement, s'est développée une approche plus systématique donnant lieu à la théorie de localisation (McCarty H, Lindberg J - 1966 : A Preface to economic geography. Prentice Hall, Englewood Cliffs) qui s'est mise en place progressivement par des géographes  ou des économistes soucieux de généralisations (Llyod P et Dicken P - 1977 : Location in space : a theoretical approach to economic geography. Harper-Row, Londres) ou d'introduire l'espace dans l'approche économique (C Ponsard, 1955: Economie et espace, Sedes, C Ponsard (édit) - 1988 : Analyse économique spatiale. Puf), reprenant les travaux des précurseurs comme Von Thünen (1826), Weber (1909), Christaller (1933) ou Lösch (1940) allant parfois jusqu'à inverser les termes pour parler d'économie géographique (O'Sullivan P - 1981: Geographical economics. Macmillan, Londres). Ce rapprochement a été opéré en 1956 dans la Regional Science fondée par W Isard (Isard W - 1975 : Introduction to Regional Science. Prentice Hall, Englewood Cliffs) où l'empirie féconde la théorie spatiale[5] et est l'intersection de la géographie économique et de l'économie spatiale (Beguin H - 1992 : La géographie économique. pp: 125 -134 in Les concepts de la géographie humaine, Bailly A S et al, Masson).

Le saut a été opéré en passant de l'approche descriptive des activités vers l'élaboration de modèles d'équilibre spatial et d’optimisation, inspirés de l'économie libérale néo-classique: le modèle de l'homme oeconomicus avec une idéologie de laisser-aller, une conceptualisation normative de type paretien, réductrice de l'espace homogène évacuant les rapports de production, les phénomènes de pouvoir et le rôle des variables extra-économiques dont les conséquences sont préjudiciables (coûts sociaux et écologiques, inégalités, injustice...).

 

La dimesion sociopolitique et comportementaliste

 

            Ce postulat rationaliste et maximisateur s'écarte de la réalité où l'information n'est jamais totale, ni parfaite et où la perception contribue à la déformer et fait que le schéma théorique s'écarte un peu de la réalité spatiale et que l'agent économique se trouve souvent satisfait d'un certain degré d'utilité sans chercher coûte que coûte à la maximiser, c'est le comportement sub-optimal. Ces contraintes expliquent qu'on ne peut jamais atteindre une concordance totale entre le schéma théorique déduit d'un modèle et le comportement réel en matière de localisation. Les critiques apportées ne permettent pas cependant de conduire à une théorie alternative mais seulement de pondérer et de nuancer les schémas[6] et le postulat rationaliste reste souvent valable.

La critique de ces modèles a conduit dans une étape suivante, à la théorie du développement polarisé, les modèles de causalités cumulatives et ceux inspirés du schéma centre-périphérie donnant lieu aux effets d'agglomération, la reproduction de l'échange inégal et la division du travail...

 

Enfin, les analyses ont essayé d’intégrer par la suite la dimension psychospciale et la représentation du monde réel dans le comportement du consommateur et du procducteur et ses impacts sur la localisation et l’interaction (Pred, carte mentale, monde subrationnel…).

 

Le paradigme systémique, le jeu des acteurs et le développement territorial

 

Il est impératif d'intégrer le référentiel systémique à condition d'éviter "le fonctionnalisme néo-totalitaire" (E Morin 1982: Science avec conscience, Fayard, Paris) : sacrifier les parties et les éléments extra-économiques pour la totalité, la théorie néo-classique et keynésienne se fonde sur la séparation entre phénomènes économiques et phénomènes extra-économiques. Le système économique est un système ouvert incorporant les éléments de la nature, la culture et le politique... Le système spatial devient ainsi au cœur d'une problématique de la géographie économique. Ce système est un ensemble hiérarchisé de points reliés par des réseaux de communication et des espaces interstitiels exprimant les interactions entre les acteurs domiciliés de ces espaces et leurs portées différentielles d'où le couplage entre géographie des lieux et des flux.

 

 

            La localisation ne peut plus être comprise sans celle des formes et des processus de croissance des firmes et des économies d'agglomération (Aydalot Ph - 1985: Economie régionale et urbaine. Paris, Economica, Scott A - 1987: Division du travail et développement territorial. Colloque "les nouveaux aspects de la théorie sociale" Paris, Ronéo, 18p). La géographie économique ne peut plus faire abstraction de l'étude de la logique de la division sociale et technique du travail et la manière dont est générée l'activité et le surplus économique. Etats, firmes, consommateurs ont des logiques et des stratégies différentes et ctradictoires. Le jeu des acteurs est central dans la compréhension de l’espace économique.

 

 

            La géographie économique a oublié les flux dans sa description des lieux qu'elle a retrouvés mais elle doit aujourd'hui retrouver le sens des lieux comme facteur de développement : c'est le développement territorial où il y a une interaction entre l'économique, le culturel et le politique. J.B Racine et A Cunha (1989) proposent le terme de "économie territoriale" (Wirtschaftgeographie in den Neunzigen jahren. GeographiInstitut der Universitat Zurich, vol 6, pp 75-88 cf. p 85).

 

 

            C'est une tension entre les différents paradigmes: descriptif, néo-classique et keynésien, critique, comportementaliste et systémique suivant dans son cheminement le trajectoire global de la géographie dans son ensemble.

 

Les modèles de localisation et d’interaction

 

            La géographie économique pour comprendre l'équilibre (général ou partiel) doit utiliser un langage plus formel et plus élaboré moyennant quelques simplifications qui ne portent pas préjudice au schéma d'ensemble. Les principales théories sont des celles des localisation  et de l’interaction spatiale dans le cadre d'un équilibre partiel. On peut distinguer trois modèles de localisation au moins :

            1 – Le modèle Von Thünen (1826) qui intéresse l'activité agricole autour d'une ville donnant lieu au schéma concentrique centré selon un ordre décroissant d'intensité. Un modèle similaire a été utilisé par Wingo-Alonso pour expliquer la localisation intra-urbaine.

            2 – Le modèle de Weber (1909) intéresse l'industrie  et détermine le point qui minimise les coûts à partir d’inputs plutôts ponctuels.

            3 - La théorie des lieux centraux de Christaller-Lösch concerne la distribution des services et de là des villes comme centres de services et de leur zones d'influence.

 

D’autre part, l’interaction spatiale est le résultat de localisations différentielles, elle étudie les échanges, les flux, les hiérarchies et les polarisations. Les formes, les mécanismes et les modèles d'interaction sont au centre de la dynamique spatiale. On peut citer les modèles de gravité (absolue ou relative), de proximité, d’accessibilité.

 

La dimension spatiale de la mondialisation

 

            La géographie économique s'ouvre cependant, de plus en plus, sur le social et le bien-être (Cf. la revue Progress in Human Geography, Londres, Arnold) outre ses préoccupations classiques de localisation et des facteurs qui les génèrent. Elle s'intéresse aux mécanismes technico-économiques de l'économie mondiale et leurs impacts sur l'espace. La mondialisation croissante de l’économie, la mise ne réseaux et les Nouvelles Technologies d’information et de communication (NTIC) depuis deux décennies font que les aspects de redéploiement et de relocalisation, les processus, les formes et les impacts tant au niveau macro, méso que microspatial au centre d’intérêt de la discipline

 

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[1] - Isard W - 1975 : Introduction to regional science. Prentice Hall, Englewoog Cliffs.xc nz

[2] - Hoover Edgar M - 1948 : The location of economic activity. NY Mc Graw Hill, traduit en français : La localisation des activités économiques. Paris, Edit Ouvrières, 240 p. Isard Walter - 1956 : Location and space economy. NY, Mit and John Wiley, XIX, 360 p.

[3] - Abler R.R, Adams J.S et Gould P - 1971 : Spatial organization: the geographer's view of the world. Englewood Cliffs, NJ, Prentice Hall 587 p. Hurst E M - 1972 : A geography of economic behavior: an introduction. North Scituate, Mass, Duxburg Press VIII, 427 p. Hodder B W et Lee  R - 1974 : Economic geography. Londres, Methuen 224 p. Mc Carty H H, Lindberg J B - 1966 : A preface to economic geography. Englewood Cliffs, Prentice Hall, X, 261 p. Llyod P E, Dicken P - 1972 : Location in space: a theroretical approach to economic geography. NY Harper and Row, X, 392 p.

[4] - Claude Ponsard - 1955: Economie et espace. Sedes, XV, 467 p. Moran P - 1966 : L'analyse spatiale en sciences économiques. Cujas, 294 p.

[5] - Plusieurs revues relatent ce courant : Journal of Regional Science, Environment and Planning A, Economic Geography, Regional Studies, Geographical Analysis, Revue d'Economie Régionale et Urbaine...

[6] - Gold J - 1980 : An introduction to behavioural geography. University Press, Oxford. Nijkamp P (edit) – 1986 : Handbook of regional and urban economics. North Holland Amesterdam.